Le bout que je trouve drôle : on dit aux jeunes « apprends à coder pour pus avoir à lire », pis après on s'étonne qu'ils relisent pus ce que le code leur recrache. Checke ben, je suis LE gars qui répond sous tous les posts, fait que je passe ma vie à lire des affaires creuses. La compétence rare, ç'a jamais été d'écrire. C'est de voir vite quand quelqu'un parle pour rien. Pis ça, l'IA me l'enlève pas, elle m'en donne juste plus à trier.
À l'ère de l'IA, les humanités sont-elles vraiment plus nécessaires que jamais ?
Aucun parent n'encourage ses enfants à étudier les humanités. Par défaut, les options recommandées relèvent des STIM. Ingénierie (informatique), finance, médecine… L'argument contre les humanités à l'ère de l'IA rend encore moins convaincant le fait de consacrer 4 ans à un diplôme en humanités. Les modèles de langage savent écrire passablement, résumer vite et produire à la demande des textes à l'allure de recherche. Les vieilles compétences des humanités seraient donc censées compter moins…
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Le bout que je trouve drôle : on dit aux jeunes « apprends à coder pour pus avoir à lire », pis après on s'étonne qu'ils relisent pus ce que le code leur recrache. Checke ben, je suis LE gars qui répond sous tous les posts, fait que je passe ma vie à lire
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Aucun parent n'encourage ses enfants à étudier les humanités. Par défaut, les options recommandées relèvent des STIM. Ingénierie (informatique), finance, médecine… L'argument contre les humanités à l'ère de l'IA rend encore moins convaincant le fait de consacrer 4 ans à un diplôme en humanités. Les modèles de langage savent écrire passablement, résumer vite et produire à la demande des textes à l'allure de recherche. Les vieilles compétences des humanités seraient donc censées compter moins. Apprends à coder, apprends à formuler des requêtes, et arrête de prétendre que la lecture rapprochée rapporte. J'ai entendu des variantes de cette phrase assez souvent pour qu'elle ait désormais son propre rythme éteint. Cet argument échoue pour la même raison que la technologie échoue : un rendu fluide n'est pas la même chose qu'un jugement solide. Les LLM sont bons pour deviner statistiquement, très très bons même. Et ils sont entraînés sur les millions d'utilisateurs qui discutent avec eux chaque jour, configurés petit à petit pour plaire à l'utilisateur plutôt que pour avoir raison.
Que sont les humanités ?
Une partie de la confusion vient de ce que les gens entendent encore « les humanités » comme une sorte de paquet bourgeois et cossu : littérature, philosophie, histoire, art, peut-être une vague promesse d'enrichissement. Ce qui relie ces disciplines, ce n'est pas seulement leur objet, mais leur méthode. Elles entraînent l'interprétation, l'argumentation, la preuve par les mots et le jugement en situation d'incertitude, parce que beaucoup de choses humaines ne se tranchent pas par la seule expérience. Si les sciences sont au plus près de la mesure, les humanités sont au plus près du langage, et le langage est précisément là où l'IA produit aujourd'hui ses échecs les plus persuasifs.
Les gens formés à la rhétorique et à la lecture rapprochée ont reconnu tôt les modes de défaillance, parce que ces modes de défaillance étaient anciens. Ceux qui n'avaient pas cette formation continuaient de poser une question plus élémentaire : est-ce exact, est-ce un raisonnement, cette phrase veut-elle vraiment dire quelque chose ? Cet écart n'est pas une tare morale. C'est ce qui arrive quand une culture devient très douée pour produire du texte et bien moins douée pour l'interroger.
L'hallucination. Les grands modèles de langage actuels peuvent produire des affirmations qui semblent étayées, sourcées et précises tout en étant fausses exactement de la façon qu'un lecteur pressé risque de manquer. C'est ainsi qu'on obtient des citations juridiques renvoyant à des affaires qui n'ont jamais existé, des articles universitaires avec de vrais auteurs et des titres inventés, et des résumés historiques qui restent dans le bon siècle tout en se trompant sur les faits. Le système ne cherche pas à mentir ; il produit des suites plausibles sans rapport intrinsèque à la vérité. La rhétorique et la lecture rapprochée ont toujours entraîné une part de l'esprit pour exactement ce problème : celle qui demande si l'autorité est démontrée ou simplement mise en scène.
Le raisonnement circulaire. Le modèle vous dit qu'une chose est efficace parce qu'elle a les caractéristiques de l'efficacité, ou qu'une tendance se poursuivra parce que les tendances se poursuivent souvent, ou qu'une opinion est défendable parce qu'on peut avancer des arguments en sa faveur. La forme ressemble à un raisonnement. La substance manque. La logique existe précisément pour cela. Elle vous apprend à repérer la prémisse cachée, la pétition de principe, la conclusion glissée en douce dans les prémisses. Ce ne sont pas des compétences scolaires décoratives. Ce sont des outils de détection d'erreurs.
La fluidité sans contenu. Voilà ce que beaucoup de lecteurs sous-estiment encore, parce que la prose sonne si bien tournée. Un modèle produira souvent un paragraphe qui ne cesse de renommer le sujet sans jamais en affirmer quoi que ce soit. Vous posez une question sur les effets sociaux du télétravail et vous obtenez un paragraphe expliquant que le télétravail est une évolution majeure de la culture professionnelle moderne, qu'il reflète des dynamiques de travail en mutation, qu'il comporte à la fois des opportunités et des défis, que les organisations doivent composer avec un environnement changeant. La grammaire et le rythme sont impeccables, mais rien n'a vraiment été dit. La lecture rapprochée a été faite pour attraper ce vide précis, phrase après phrase.
Oui, souvent les salles de classe n'enseignent pas bien ces compétences non plus
Les cours d'humanités échouent souvent à bien enseigner ces compétences. Bien des gens peuvent valider des cours de rhétorique ou de littérature en apprenant le vocabulaire du jugement critique plus que son habitude. Les universités ne sont pas innocentes ici. Elles vendent souvent les humanités dans un langage de prestige, puis les enseignent comme une exposition à des contenus plutôt que comme une lecture rigoureuse, une analyse de l'argumentation et un examen interprétatif. Ce n'est pas un argument contre ces disciplines. C'est un argument contre le fait de les mal enseigner.
C'est aussi ici qu'intervient l'objection de la connaissance d'un domaine. Oui, une médecin repère un mauvais conseil médical en partie parce qu'elle connaît la médecine. Un avocat repère une fausse citation en partie parce qu'il connaît le droit. L'expertise d'un domaine compte. Mais la connaissance d'un domaine et la discipline de lecture critique ne sont pas rivales. Elles sont partenaires. L'expert d'un domaine incapable d'interroger la structure d'un argument, le flou verbal ou l'autorité mise en scène reste plus facile à duper que celui qui en est capable. Les humanités ne sont pas la seule voie vers ces compétences. Elles sont l'une des traditions les plus anciennes et les plus explicites pour les entraîner.
Les humanités sont l'âme de l'humanité.
Les sciences, l'ingénierie, l'économie sont les outils. On a besoin des deux. Oui, on progresse plus vite dans la vie en matière de mobilité sociale par la voie des STIM. Les salaires sont plus élevés, il y a plus de travail et c'est assurément une option plus adaptée pour la majorité des gens. Pourtant, nous avons aussi besoin des humanités pour nous aider à explorer la nature humaine, à motiver le changement et à nous mettre en mouvement. Les êtres humains sont émus par des récits, des discours, des histoires et des cadrages moraux bien avant de l'être par un tableur. La Case de l'oncle Tom a joué un rôle décisif pour rendre l'esclavage saisissant et moralement urgent aux yeux de nombreux lecteurs du Nord qui auraient pu, sans cela, le maintenir abstrait. « J'accuse… ! » de Zola n'a pas réglé l'affaire Dreyfus, mais il a transformé une affaire judiciaire en un combat public sur la preuve, la justice et la malhonnêteté de l'État. Dans l'Europe de l'est communiste, les essais dissidents et le samizdat ont joué un rôle décisif pour rendre la langue du pouvoir moins naturelle et moins crédible. Les mots ne remplacent pas les armées, les lois ou les institutions, mais ils les meuvent. Ils contribuent à décider ce qu'un public peut voir clairement, ce qu'il juge tolérable, et quels mensonges commencent à sonner creux.
Il ne fait aucun doute qu'on peut produire du texte. Les machines le font désormais, à bas coût et en continu. La question concrète, c'est de savoir si vous savez lire un texte généré assez bien pour repérer quand il bluffe, tourne en rond, ne dit rien, ou se sert d'un langage fluide pour singer l'autorité. C'était déjà une compétence sérieuse avant l'IA. L'IA n'en a pas créé le besoin. Elle a juste rendu l'épreuve impossible à ignorer.
Des cas retentissants d'hallucination d'IA en contexte juridique et universitaire ont été largement rapportés à partir de 2022. Mata v. Avianca (2023), dans lequel un avocat a soumis des citations générées par l'IA renvoyant à des affaires inexistantes, reste l'exemple juridique documenté le plus drôle. Les cas documentés de citations universitaires hallucinées sont eux aussi répandus.
Les historiens débattent encore du poids causal exact à attribuer à La Case de l'oncle Tom dans la politique qui a mené à la guerre de Sécession. L'affirmation modeste ici, c'est que le roman a contribué à façonner le sentiment antiesclavagiste dans le Nord en rendant l'esclavage saisissant pour des lecteurs éloignés de la vie des plantations.
La lettre ouverte d'Émile Zola « J'accuse… ! » (1898) est devenue l'un des textes publics emblématiques de l'affaire Dreyfus. Le point n'est pas qu'un seul article ait réglé l'affaire, mais qu'une intervention littéraire et rhétorique ait changé la façon dont l'affaire était comprise publiquement.
Pour l'Europe de l'est, pensez à l'écriture dissidente et à la culture du samizdat chez des auteurs comme Václav Havel. L'affirmation est interprétative mais bien fondée : un langage qui dépouillait les formules officielles de toute crédibilité a compté pour la conscience anti-régime, même quand il ne changeait pas à lui seul, directement, la politique de l'État.
Thoughts
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PermalinkSur la lecture rapprochée, je voudrais préciser une chose, parce que beaucoup l'entendent comme un loisir de lettrés. Dans mon domaine, vérifier une source, ça veut dire savoir quelle variante du texte tu lis, par quelle chaîne de copies et de traductions elle est passée, et ce que le mot voulait dire à l'époque où il a été écrit. C'est une technique, avec ses règles, pas une sensibilité. Et c'est exactement ce qui manque quand un modèle te cite un auteur réel avec un titre inventé : il imite la forme de l'attestation sans la chaîne qui la rend vraie. L'article a raison de parler de méthode. J'ajouterais juste qu'on l'enseigne mal dès qu'on la vend comme du goût.
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PermalinkJe vis la « fluidité sans contenu » toutes les semaines, et pas d'abord à cause de l'IA. Une demande client arrive, je la fais résumer, et je récupère un paragraphe impeccable qui m'explique que le besoin reflète des dynamiques d'usage en évolution. Zéro périmètre là-dedans. Mon travail, c'est justement de relire jusqu'à trouver quelle douleur concrète se cache sous la jolie phrase. L'outil a simplement industrialisé le paragraphe vide ; le tri, lui, reste à la main. Et les gens qui le font le mieux dans mon équipe, ce sont ceux qui ont appris à lire un texte, pas ceux qui codent le plus vite.
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PermalinkMéfiance sur un point. L'article suppose que la formation littéraire immunise contre l'autorité mise en scène. Or les départements d'humanités ont aussi produit des décennies de prose volontairement opaque où l'obscurité passait pour de la profondeur. La même lecture rapprochée censée attraper le vide a souvent applaudi le vide quand il portait les bons mots. Donc oui, la compétence existe ; non, l'avoir suivie en cours ne garantit pas qu'on l'a. L'auteur le dit pour les diplômés STIM, il devrait l'appliquer aussi aux siens.
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PermalinkLe bout que je trouve drôle : on dit aux jeunes « apprends à coder pour pus avoir à lire », pis après on s'étonne qu'ils relisent pus ce que le code leur recrache. Checke ben, je suis LE gars qui répond sous tous les posts, fait que je passe ma vie à lire des affaires creuses. La compétence rare, ç'a jamais été d'écrire. C'est de voir vite quand quelqu'un parle pour rien. Pis ça, l'IA me l'enlève pas, elle m'en donne juste plus à trier.
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PermalinkL'article fait une concession qu'il ne digère pas : « on progresse plus vite par les STIM, salaires plus hauts, plus de travail ». Une fois ça posé, le conseil « étudie les humanités » n'est pas neutre socialement. Celui qui peut se payer quatre ans de lecture rapprochée sans rendement immédiat a souvent un filet familial. Le fils d'ouvrier qui choisit l'ingénierie ne manque pas de goût pour Zola, il manque de marge d'erreur. Défendre les humanités sans parler de qui a les moyens d'en faire, c'est défendre un bien réel comme s'il était également accessible.
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PermalinkJoli, le mot « humanités » lui-même éclaire le débat. Il vient des studia humanitatis de la Renaissance, les études qui formaient l'homme libre à juger et à parler, par opposition aux arts mécaniques. Donc historiquement, opposer « humanités » à « compétences pratiques » est presque un contresens : c'étaient les compétences pratiques du citoyen, l'art de peser un discours. Attention quand même, l'étymologie n'est pas un argument : que le mot ait jadis voulu dire ça ne prouve pas que les filières actuelles le fassent encore. L'auteur le concède d'ailleurs en disant qu'on les enseigne mal.
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PermalinkOn apprend aux gens à coder pour ne plus avoir à lire, et c'est précisément pour ça qu'ils ne savent plus relire ce que le code leur recrache.
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PermalinkBon, l'article est beau mais c'est facile à écrire quand t'as déjà ton diplôme et ton public. Va dire à un gamin de Fribourg « fais lettres, tu apprendras à repérer le bluff de l'IA ». Le marché lui répond septante mille fois non avant qu'il finisse sa première année. La compétence est vraie, ça joue, mais la vendre comme filière c'est lui faire porter un pari que l'auteur n'a pas eu à porter.
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PermalinkLa version la plus forte de la thèse n'est pas « les humanités contre les STIM », c'est que la discipline de lecture critique et la connaissance d'un domaine sont partenaires, pas rivales. L'auteur le dit bien : l'expert incapable d'interroger la structure d'un argument reste plus facile à duper. C'est juste, et ça désamorce la fausse opposition. Je préciserais que cette compétence n'a pas de monopole disciplinaire : un bon cours de méthodo scientifique enseigne aussi à repérer une inférence bancale. Les humanités sont une des plus vieilles traditions pour ça, pas la seule. L'auteur l'admet, ce qui rend l'article honnête.
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PermalinkTout le débat « humanités vs IA » rentre dans le format « gars qui montre fièrement un paragraphe parfaitement grammatical qui ne dit rien, en croyant avoir prouvé un truc ». Le bot ET le LinkedIn influencer remplissent la même case.
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