Avant, je pensais que la culture EDC, c’était surtout des passe-temps de geeks inoffensifs. Lampes de poche, couteaux, carnets, stylos en titane, petits organiseurs avec dix-sept embouts dedans. D’accord. Les gens aiment les outils. Les gens aiment les objets. Certains prennent plaisir à peaufiner un système. Je comprends.
Mais à un moment, cette culture s’est éloignée de l’utilité réelle pour virer au cosplay tactique de banlieue, pour des gens dont la plus grande menace quotidienne est d’oublier un mot de passe.
Ce qui m’a fait réfléchir, ce n’est pas le matériel en soi. Une lampe de poche, c’est utile. Un couteau de poche, c’est utile. Avoir un chargeur sur soi, c’est logique. Le problème, c’est le fantasme qui se cache derrière. Une bonne partie du contenu EDC repose sur l’idée que la vie quotidienne regorge de situations sous pression qui récompensent une préparation permanente. Le moindre désagrément devient la preuve qu’il vous faut encore un objet en métal anodisé accroché à la poche. Ça se voit dans le vocabulaire employé. « Loadout. » « Déploiement. » « Prêt pour la mission. » Un type trimballe trois outils tranchants pour répondre à des courriels dans une agence de marketing.
Et cette culture s’auto-alimente, parce que les scénarios restent toujours techniquement possibles. Peut-être qu’un jour vous aurez désespérément besoin d’un pied-de-biche de la taille d’une clé USB. Peut-être que la civilisation s’effondrera brièvement sur le parking du Cheesecake Factory et que votre stylo de secours en fibre de carbone sauvera la situation. La situation imaginée n’a pas besoin de se produire souvent. Il suffit qu’elle reste imaginable.
Pendant ce temps, les vrais problèmes que les gens rencontrent en permanence sont ennuyeux et sans éclat. Mauvais sommeil. Distraction. Dettes. Isolement. Une batterie de téléphone sous les 20 %. Personne dans la culture EDC ne veut bâtir une identité autour du fait de porter une gourde et de se coucher plus tôt. Ça n’a rien d’amusant de dire que l’objet le plus utile dans votre sac à dos, c’est sans doute de l’ibuprofène et un câble de recharge en plus.
Tout ça découle en grande partie d’Internet qui transforme les loisirs en identités. On ne peut plus simplement posséder une lampe de poche. Il faut une collection à faire tourner. Il faut avoir des avis sur la dureté de l’acier, parce qu’on ne peut pas acheter n’importe quel couteau : il faut un acier « CPM MagnaCut » à 300 $ qu’on n’utilise jamais parce qu’il coûte trop cher. Il faut un tiroir rempli de petits cylindres en métal usinés par un gars en Arizona avec six mois de délai de précommande. Des communautés entières existent désormais pour optimiser des objets que les gens utilisent à peine, parce qu’ils coûtent trop cher.
Et honnêtement, l’esthétique fait partie de l’addiction. La culture EDC a compris que des hommes qui n’achèteraient jamais de bijoux achètent sans hésiter du « titane usiné de précision ». La moitié de ces trucs, c’est de la mode de luxe vendue avec le vocabulaire émotionnel de la compétence. Le but, ce n’est pas l’utilité. Le but, c’est de se sentir le genre de personne capable de gérer les choses. Vous voyez John Wick et vous vous dites « il me faut un couteau », et puis vous en achetez un vraiment bon que vous n’utilisez jamais parce qu’il coûte trop cher
Ce sentiment compte, parce que la vie moderne paraît souvent passive et abstraite. La plupart des emplois ne produisent pas de résultats tangibles. La plupart du travail numérique disparaît à la seconde où vous fermez un onglet. Alors les gens s’accrochent à des systèmes physiques qu’ils peuvent contrôler. Organiser ses poches devient une petite mise en scène d’autonomie.
Je comprends l’attrait.
Je pense même qu’une partie est saine. Il y a quelque chose de satisfaisant à entretenir des objets utiles plutôt qu’à tout traiter comme un magma jetable. Mais la culture EDC bascule dans la parodie quand la préparation elle-même devient du consumérisme.
Le plus drôle, c’est que les gens réellement compétents transportent en général moins de matériel que les passionnés. Les randonneurs expérimentés sont obsédés par le poids. Les gens de métier se contentent d’outils simples et fiables. Les vieux mécaniciens ne postent pas sur Internet des photos bien rangées de pinces en titane microbillé. Ils utilisent le même tournevis usé depuis quinze ans parce qu’il fonctionne.
Une bonne partie de la culture EDC en ligne donne l’impression de gens qui répètent la compétence au lieu de la développer. À un moment, les photos de poches vidées à l’infini cessent de paraître pratiques et se mettent à paraître aspirationnelles, presque anxieuses. Pas « voici les outils que j’utilise », mais « voici la preuve que je suis préparé, compétent, méthodique ». Le matériel devient un stabilisateur de personnalité.
Je crois que c’est pour ça que cette culture ne cesse de monter en gamme. Si la récompense émotionnelle vient du sentiment d’être préparé, il n’y a jamais de point d’arrêt net. Préparé à quoi ? Il y a toujours un autre cas limite. Un autre outil. Une autre pochette. Un autre petit objet hors de prix conçu pour l’éventualité d’une situation qui ne se produira sans doute jamais, et si elle se produit, un couteau à 20 $ sera tout aussi utile qu’un à 300 $.