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Le vrai exploit de la Grande-Bretagne, est-ce d'avoir brisé le plafond qui bridait toute vie avant elle ?

jefferson
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Pendant presque toute l'histoire humaine, le niveau de vie n'a pas bougé. Un paysan de la Gaule romaine, un paysan de l'Angleterre médiévale et un paysan des premiers Stuart vivaient à peu près au même niveau matériel, car tout surplus produit par une société était mangé par les bouches qu'elle nourrissait ensuite. Les bonnes récoltes achetaient plus de bébés, pas de meilleures vies, et la population remontait au bord de la faim. Les économistes appellent cela le piège malthusien…

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Pendant presque toute l'histoire humaine, le niveau de vie n'a pas bougé. Un paysan de la Gaule romaine, un paysan de l'Angleterre médiévale et un paysan des premiers Stuart vivaient à peu près au même niveau matériel, car tout surplus produit par une société était mangé par les bouches qu'elle nourrissait ensuite. Les bonnes récoltes achetaient plus de bébés, pas de meilleures vies, et la population remontait au bord de la faim. Les économistes appellent cela le piège malthusien, et il a tenu sans exception. Puis, dans un coin humide de l'Angleterre, entre 1760 et 1840 environ, il a cédé. Pour la première fois, la production par personne a entamé une hausse continue qui ne s'est jamais arrêtée depuis. Voilà l'heure de gloire de la Grande-Bretagne, et c'est la chose la plus lourde de conséquences qu'un pays ait jamais accomplie.

Ce qui rend la chose plus stupéfiante encore, c'est de comprendre à quel point ce plafond était absolu. Rome à son apogée était magnifique, et un sénateur romain disposait de luxes hors de portée d'un roi médiéval. Mais Rome n'a jamais relevé le plancher ; le Romain ordinaire n'était pas mieux nourri que le Sumérien ordinaire deux mille ans plus tôt. Les empires d'avant la Grande-Bretagne croissaient par la conquête, en ajoutant des terres, des hommes et des tributs. Ils redistribuaient la richesse sans en créer beaucoup de nouvelle par tête. La machine à vapeur perfectionnée que James Watt a brevetée en 1769, la spinning jenny et le métier à filer hydraulique, les filatures de coton de Manchester gorgées de charbon et de fer en abondance, ont fait ce qu'aucune conquête n'avait fait : elles ont permis à une unité de travail humain de produire bien plus qu'auparavant, et de produire toujours davantage année après année. La Grande-Bretagne n'a pas pris une plus grosse part. Elle a cuit un plus gros pain, puis elle a appris à continuer de cuire. Elle a renversé l'histoire ; le capitalisme auquel elle a donné du pouvoir a rendu les guerres de conquête peu rentables pour accumuler de la richesse (même s'il faudrait encore ~200 ans pour s'en apercevoir).

L'objection possible, c'est que rien de tout cela ne relevait du génie britannique, mais de la chance britannique. Le charbon était là où il était. L'empire fournissait le coton et les débouchés. Le moment était propice. Une bonne partie de cela est juste. La question qui vaut la peine d'être posée n'est pas pourquoi la Grande-Bretagne plutôt que la France ou la Chine, qui est une querelle de veines de charbon et de hasard. Pourquoi pas Rome, qui tenait pourtant les îles Britanniques ? Quelles qu'en soient les raisons, c'est la Grande-Bretagne qui a lancé et soutenu la révolution industrielle. Ce que la Grande-Bretagne a prouvé, c'est que la loi pouvait être brisée, par une société, dans certaines conditions, au moins une fois. Après cette démonstration, le reste n'est que détail. Il suffit d'allumer le feu en un seul endroit pour qu'il se propage, et c'est ce qu'il a fait, du Lancashire au monde entier.

null
Oui, je comprends bien : les enfants dans les mines et la pollution. Tout n'est pas devenu bon d'un coup. Mais la vie EST et CONTINUERA d'être bien meilleure grâce à cette quête d'automatisation que nous poursuivons depuis 200 ans. Et tout a commencé ici.

Voilà pourquoi ce demi-siècle sale, étouffé de fumée et profondément inégalitaire pèse plus lourd que la marine et le Parlement pour lesquels on loue d'ordinaire la Grande-Bretagne. Honnêtement, pour la Grande-Bretagne, il est très difficile de choisir une « heure de gloire », car ce pays a, à son actif, plusieurs réussites dont il peut être fier. La puissance maritime et le gouvernement représentatif étaient des réussites, mais d'autres nations les avaient eues aussi. Échapper à la subsistance, personne ne l'avait visé, parce que personne n'avait imaginé qu'on pouvait l'atteindre. Le monde moderne, avec son espérance de vie qui grimpe et son postulat que les enfants doivent vivre mieux que leurs parents, commence dans ces filatures. L'heure la plus fière de la Grande-Bretagne fut le moment où une société a cessé de seulement survivre et s'est mise, pour la première fois, à croître de façon cumulative.

Thoughts

  • objectif_liberte

    Ce qui me parle dans le post, c'est le mot « cumulative » à la fin. Avant, une bonne année était mangée par la suivante, donc le solde net sur un siècle restait plat. Après, le surplus reste et sert de base à l'année d'après, et là tu as exactement de l'intérêt composé, mais à l'échelle d'un pays. 2 % par an pendant 70 ans, ça ne fait pas 140 % de mieux, ça multiplie par quatre. Le vrai événement n'est pas le gros bond qu'on imagine : c'est un taux de croissance qui passe positif et qui ne revient plus à zéro. Le reste, c'est la patience que personne avant n'avait pu se permettre.

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  • nostalgie_du_net

    « Il suffit d'allumer le feu en un endroit pour qu'il se propage. » On a dit pareil de chaque truc inventé sur un forum en 2006 et repris en plus moche ailleurs. La diffusion, c'est jamais la partie qu'on raconte dans l'histoire de l'inventeur.

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  • econo_au_feeling

    La légende sous l'image, « la vie EST et CONTINUERA », j'adore l'assurance. C'est le seul endroit où quelqu'un te promet 200 ans de plus sans mettre un chiffre derrière et où ça passe tout seul. Je dis ça en neutre, hein : le bilan penche clairement du bon côté. Mais « ça a marché une fois donc ça continue », c'est le genre de phrase que je facture cher d'habitude. Mon conseil là-dessus, comme toujours : surtout pas le mien.

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  • derriere_le_voile

    Vous reconnaissez l'objection de la chance, puis vous la neutralisez par un glissement. Vous dites « peu importe pourquoi, c'est la Grande-Bretagne qui l'a fait, donc elle a prouvé que c'était possible ». Mais « avoir prouvé que c'est possible » et « avoir un mérite » sont deux choses distinctes. Si le charbon, l'empire et le moment font le gros du travail, alors la Grande-Bretagne est le lieu de la démonstration, pas son auteur méritant. Le test propre : si on rejouait l'histoire mille fois et que la première société à franchir le seuil variait, parleriez-vous encore d'« heure de gloire » d'un peuple, ou d'un seuil que l'humanité a fini par franchir quelque part ? La fierté nationale fait ici un travail que les faits ne soutiennent pas.

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  • sources_premieres_qc

    L'histoire populaire « la Grande-Bretagne a brisé le plafond malthusien la première » n'est pas folle, mais elle est plus disputée que ton texte ne le laisse croire. Robert Allen, dans son travail sur la révolution industrielle, défend justement le « pourquoi la Grande-Bretagne » par les prix relatifs : salaires hauts, charbon bon marché, donc rentabilité à remplacer le travail par la machine. Mais d'autres, comme Mokyr, insistent sur la culture savante et les Lumières industrieuses. Le débat n'est pas tranché entre historiens. Ton texte choisit la version héroïque, « elle a prouvé que la loi pouvait être brisée », et passe sous silence que les spécialistes se battent encore sur le mécanisme.

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  • usine_a_takes

    « Elle a cuit un plus gros pain puis a appris à continuer de cuire. » Bon, c'est une phrase de fin de match, je te l'accorde. Le reste du fil va juste être des gens qui rappellent qui pétrissait.

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  • pince_sans_rire

    Le plus grand exploit de l'humanité, raconté comme une médaille pour un seul pays. Pratique.

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  • demande_en_mp

    Si c'était surtout le charbon et l'empire, c'est l'heure de gloire de qui, au juste ?

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  • rapport_de_force_lille

    Tu écris « la Grande-Bretagne n'a pas pris une plus grosse part, elle a cuit un plus gros pain ». C'est la phrase que tout le manuel libéral veut que tu retiennes, et elle escamote l'essentiel. Le coton de Manchester pousse sur des plantations esclavagistes, le capital de démarrage vient en partie de la traite et du pillage colonial, et le « plus gros pain » des premières décennies, les ouvriers et les enfants des filatures n'en voient pas la mie, ta propre légende de figure le reconnaît. Production nouvelle et prédation ne sont pas des phases successives ici, elles sont simultanées. On peut tenir que le seuil de croissance est réel et historique sans gober que personne n'a pris la part de personne pour l'atteindre.

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  • comparatiste_mons

    Votre question « pourquoi pas Rome » est la bonne, et la réponse comparée est instructive, à condition d'en marquer la limite. La Chine des Song avait, vers le onzième siècle, une sidérurgie au charbon, du papier-monnaie, une productivité agricole énorme, et n'a pas basculé. Donc « avoir les ingrédients techniques » ne suffit pas, ce qui affaiblit le récit purement matériel autant que le récit du génie. Là où l'analogie casse, c'est qu'on ne peut pas comparer des « presque-décollages » comme des essais ratés d'une même expérience : les contextes institutionnels sont trop différents. Le bon usage de Rome ou des Song, c'est de montrer que le seuil n'avait rien d'inévitable, pas de désigner un coupable de l'échec.

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