Est-ce que tu n’arrives pas à sentir mon cœur ?
— Genesis, Mama
À seulement trois kilomètres de la frontière avec Arcadie et Silencium se dresse le Collège militaire de Cérès, entouré de champs de blé et de soja, ainsi que de ruchers. Un monolithe éducatif destiné à cinq mille élèves — des jeunes de dix à dix-neuf ans qui apprennent non pas l’origine des choses, mais leur fonction : l’utilité du savoir, l’efficacité de l’esprit, la mécanique de l’âme humaine au service du fonctionnement et de l’efficacité. À l’arrière du collège se trouve une gare ferroviaire destinée au déchargement et au transport de marchandises par trains blindés.
Le collège n’a pas de murs. Au nord, une vaste prairie fleurie, couverte d’une végétation basse aux teintes douces, n’est interrompue que par un vieil avion militaire abandonné depuis plus d’un an — un monument sans plaque, un avertissement sans légende. Au sud, une immense cour où résonne chaque matin, en chœur, l’hymne de Cérès, rituel de soumission et de fierté.
À droite de la cour, sur un piédestal gigantesque, flotte le drapeau gris foncé de Cérès : deux clés croisées, symbolisant les ovaires de Mère Cérès — la gardienne fertile, le passe-partout qui façonne ses enfants pour les rendre puissants, agiles et fidèles, sans jamais les abandonner. Derrière le piédestal, une clôture grillagée sépare la cour du terrain de Flagball et des autres sports violents, où l’on s’entraîne à la douleur, au sang et à la victoire. Au nord s’élève un gymnase monumental consacré à la natation, aussi froid et rigoureux que le reste de la cité.
Le bâtiment principal domine le centre du terrain : brutaliste, construit en marbre noir et en briques rouges, avec trois étages massifs, cent mètres sur quatre-vingt-dix, des cours intérieures, des murs couleur sable et de lourds portails en bois. Au cœur du collège se trouve un réfectoire couvert où tout le monde mange — et où tout le monde est surveillé — autour de longues tables en bois, sous des rangées de lampes austères.
C’est là, après une nouvelle victoire remportée à force de haine, que Theo, âgé de dix-sept ans, s’installa pour déjeuner. Il portait la chemise beige commune à tous les élèves et la veste militaire gris foncé du collège. Trois ongles de chaque main étaient peints en noir — un détail dont personne ne parlait, mais que tout le monde remarquait. À côté de lui se trouvait Tycho, son petit frère de treize ans, vêtu d’un uniforme semblable, à quelques différences subtiles près que Theo était le seul à remarquer.
Tycho grommela en regardant son repas.
— C’est froid… marmonna-t-il en repoussant son plateau.
Theo leva les yeux, froid et ferme.
— C’est moche de se plaindre de la nourriture de la Mère, répliqua-t-il d’un ton tranchant, faisant clairement comprendre qu’à cette table, on ne crachait pas dans l’assiette de Mère Cérès.
En face d’eux, Gene, un autre joueur dont tous les ongles étaient peints en noir, mâchait en silence, le regard perdu dans le vide. Autour d’eux, les joueurs qui venaient de quitter le terrain bouillonnaient encore. Pas de sourires ; seulement des dents serrées, des regards durs et des épaules tendues. Ils se provoquaient à distance, attendant un prétexte pour transformer la cour en arène.
La haine flottait dans l’air comme une odeur, comme une chaleur entre les tables. À chaque bouchée, ils semblaient mâcher le bois lui-même. Chacun était un chien enchaîné, prêt à mordre. Parce qu’ici — dans ce collège, cette cité, ce monde — rien ne fleurissait sans l’engrais de la rage.
C’est alors que Dru fit son entrée dans le réfectoire, comme un éclair blond au milieu du gris. Ses cheveux courts, ébouriffés sur le côté sous la coiffe grise de l’uniforme, sa peau blanche comme la craie et ses ongles noirs comme le charbon attiraient immédiatement le regard. Sans aucun doute, c’était la fille la plus maquillée de l’établissement : rouge à lèvres mat, mascara bien marqué, joues légèrement teintées — une couleur qui ne venait pas d’usine.
Dru était chimiste et artiste. Elle fabriquait ses propres cosmétiques à partir des restes des stocks de la cuisine, des pertes des trains de ravitaillement et de tout ce qu’elle pouvait trouver dont personne ne voulait. À Cérès, toute perte était exploitée, tout gaspillage récupéré, toute chose transformée en arme.
Son uniforme était identique à celui des autres — beige et gris — mais sa veste arborait une broderie sur le revers : MÈRE CÉRÈS, sceau de dévotion et de fierté. Elle avait son propre style, sans jamais franchir la limite qui lui aurait valu une punition. À seize ans, elle avait déjà compris comment survivre dans la jungle de béton sans perdre ni sa grâce ni sa dignité.
Et surtout, c’était la fille qui sentait le meilleur dans tout le collège.
Non pas que les autres sentissent mauvais — à Cérès, l’hygiène était une obsession et tout le monde dégageait la même odeur neutre et propre —, mais Dru avait un parfum différent. Quelque chose de floral, de doux, de délicat… quelque chose qu’elle distillait en secret, goutte après goutte, simplement pour rappeler à tous qu’elle était Dru.
Dru n’était pas seulement jolie. C’était une commerçante.
À Cérès, il n’existait ni boutiques ni argent. Il y avait du troc. Des échanges. Des faveurs sexuelles, des services douteux, des informations, des objets rares, un peu de rouge à lèvres fabriqué dans un laboratoire clandestin. Dru servait d’intermédiaire dans toutes ces transactions, et chaque négociation finissait dans son carnet gris, couvert de gribouillages et organisé selon ses propres codes.
Elle s’approcha de la table de Theo avec un léger sourire et un regard direct. Ses bottes claquèrent sur le sol froid lorsqu’elle s’arrêta à côté de lui.
Theo la remarqua d’abord grâce à son odeur — ce parfum qui tranchait comme une lame parfumée à travers la fumée de haine suspendue au-dessus de la table. Dru avait cet effet-là : elle arrivait et, pendant un instant, tout le monde se souvenait qu’il était encore humain.
Elle posa son carnet sur la table et se pencha vers lui, d’un air décontracté, mais suffisamment près pour que lui seul puisse l’entendre.
— Si tu veux négocier cette médaille d’hier… je sais comment te payer, dit-elle d’une voix basse et suggestive.
Son doigt glissa légèrement le long de la médaille qui dépassait de la poche de la veste de Theo, sans la toucher. Mais son regard disait tout.
Theo répondit en pilote automatique, dur et froid, l’esprit encore bouillonnant à l’idée de tabasser les abrutis du Flagball qui l’avaient provoqué.
— Je ne vends rien.
Sa voix était sèche, mais le parfum de Dru brûlait encore dans ses narines. Et, tout au fond de lui, une partie qu’il ne se permettait jamais de montrer se demandait combien lui coûterait, en réalité, le fait de se laisser acheter par elle.
Le silence tomba sur la table. Tous les joueurs cessèrent de mâcher. Les cuillères restèrent suspendues dans les airs. Personne n’osait même respirer.
Theo n’avait jamais été lâche avec elle. Même lorsque tous les autres la craignaient ou la convoitaient. Jamais un geste brusque, jamais un « non » brutal. Il l’écoutait toujours, la respectait et savait négocier sans céder ni écraser l’autre.
C’est précisément pour cela qu’à cet instant, tous les regards se tournèrent vers Dru, attendant une explosion.
Mais elle se contenta de sourire. Un petit sourire, presque imperceptible, mais dénué de colère. Il y avait quelque chose que personne d’autre ne comprit — elle seule. Elle trouvait ça sexy.
Pour elle, Theo était toujours Theo : dur, juste, digne de confiance. C’était ainsi qu’elle le voulait. Et une réponse automatique, dictée par la haine, ne changerait rien à cela.
Theo inspira profondément et cligna des yeux, revenant au présent et chassant de son esprit les fantômes du Flagball.
— Désolé, murmura-t-il à son intention, d’une voix presque inaudible.
Dru haussa un sourcil, acceptant ses excuses sans avoir besoin de mots, puis se redressa pour partir.
C’est alors que Dark apparut.
Dark — toujours un vautour à l’affût, toujours dans l’ombre de Theo. Grand, mince, beau, les cheveux rasés d’un côté et retombant de l’autre, les yeux noirs comme le goudron, avec ce sourire sale aux lèvres. Il s’appuya contre le bord de la table, les doigts tambourinant sur le bois, les yeux rivés sur Dru tandis qu’elle s’éloignait.
— Tu t’en vas déjà, poupée ? lança-t-il d’une voix mielleuse. Reste un peu avec nous… tu me devras bien une petite conversation après.
Dru se figea une seconde, mais ne se retourna pas.
Theo posa lentement sa cuillère. Le bruit métallique résonna comme un coup de feu sec.
Il se leva doucement, sa veste militaire se tendant sur ses épaules. Ses yeux restèrent fixés sur Dark, froids, sans la moindre trace d’humour.
— Tu sais quelle est la meilleure chose que tu puisses encore faire pour moi, Dark ? dit-il d’une voix basse, chargée de fer. Te souvenir de ça après que la Mère t’aura dévoré.
Dark fronça les sourcils, sans comprendre.
Theo fit un pas en avant, rapprochant son visage du sien.
— Parce qu’après ça, mec… ajouta-t-il avec un sourire cruel en coin… tu ne me reverras plus jamais.
Le silence était absolu. Seul le tintement lointain des plateaux résonnait dans le réfectoire.
Theo inclina la tête, comme un animal étudiant sa proie avant de bondir.
— Et si je ne te casse pas la gueule maintenant, poursuivit-il dans un presque murmure, c’est uniquement parce que notre Mère déteste ça. Elle a même façonné notre haine avec du plomb. Compris ?
Dark recula d’un demi-pas, esquissant un petit rire gêné pour tenter de sauver les apparences.
Theo se rassit comme si rien ne s’était passé, reprit sa cuillère et recommença à manger.
Toute la table se remit à respirer.
Dru s’éloigna de la table de Theo, la tête haute et le cœur battant à tout rompre. Ses ongles noirs frôlaient son carnet tandis qu’elle traversait le réfectoire.
Avant de sortir dans le couloir, elle jeta un regard en biais vers une autre table, dans un coin.
Ana était là, assise nonchalamment sur les genoux d’un garçon quelconque, riant à une plaisanterie, son pantalon légèrement de travers et les yeux brillants d’un éclat calculé.
Ana — celle qui échangeait des faveurs sexuelles contre les produits qu’elle accumulait, celle qui savait utiliser sa propre chair comme monnaie d’échange.
Ana — qui n’avait d’yeux que pour Daime, le garçon en fauteuil roulant qui l’avait repoussée après son accident, parce que, selon lui, il n’était plus assez homme pour elle.
Daime, de son côté, comprenait parfaitement le jeu. Il voyait tout et n’éprouvait aucune jalousie.
« Au moins, elle vit », avait-il l’habitude de dire entre deux bouffées, avec son humour de caniveau.
Dru savait que ce qu’Ana faisait avec les autres n’avait rien à voir avec l’amour. C’était du manque affectif, du troc.
Et même si Ana affirmait n’aimer personne d’autre que Daime, c’était précisément entre ses mains à elle que Dru se consumait, nuit après nuit, comme une allumette enflammée.
Ana utilisait Dru comme elle utilisait tout le monde : comme une monnaie d’échange.
Et pourtant, Dru revenait.
Theo, lui, était différent. Son silence était confortable, solide, rassurant.
Theo était l’ancre de Dru au milieu du chaos ; Ana en était la tempête.
Ana la ravageait.
Et Dru acceptait d’être ravagée.
Dans son coin, Daime tirait sur une cigarette roulée avec Dieu sait quoi, riant tout seul et parlant de « tailler une pipe au démon », tandis qu’Ana lui lançait un dernier regard chargé de nostalgie avant de reprendre ses jeux avec le garçon assis sur ses genoux.
Et Dru poursuivit son chemin dans le couloir, perdue entre deux mondes.
Le lendemain matin
Le soleil gris de Cérès commençait à monter, mais sa lumière semblait encore sale, filtrée par les nuages bas. La cour bourdonnait déjà de pas, de cris et de l’hymne que l’on répétait de l’autre côté.
Theo marchait tranquillement en direction du terrain, sa veste entrouverte, avec une décontraction excessive pour quelqu’un qui aurait dû se préparer à une nouvelle séance d’entraînement.
Daime, comme toujours, était déjà là, affalé dans son fauteuil roulant, une cigarette de travers au coin des lèvres et une expression mêlant ennui et mépris. Lorsqu’il vit Theo s’approcher, il lâcha un rire rauque.
— Détends-toi encore un peu et la Mère va ordonner ton recyclage, espèce d’abruti, lança-t-il sans même le regarder vraiment. On dirait que t’as oublié tout ce que je t’ai appris.
Theo se contenta d’esquisser ce sourire en coin qui ne répondait jamais à rien. Il riait simplement à voix basse, comme quelqu’un qui accepte la vérité sans vouloir se battre contre elle.
Tycho apparut derrière lui, encore ensommeillé, se frottant les yeux en grommelant :
— J’ai faim…
Theo glissa la main dans la poche de sa veste et en sortit un morceau de gâteau enveloppé dans du papier brun. Il le lança à son frère sans même le regarder, comme s’il avait déjà prévu sa demande.
Le garçon l’attrapa au vol et sourit, mordant dedans sans cérémonie.
De l’autre côté de la cour, Dru, adossée à un mur, les observait de loin. Ses yeux verts se plissèrent et un petit rire lui échappa, presque imperceptible.
La scène était tellement typique de Theo qu’elle ne put s’empêcher de rire : cet idiot au grand cœur, ce faux chef qui prenait mieux soin des autres que de lui-même.
C’est alors que le silence derrière les buissons, près du gymnase, se brisa.
Un bruissement léger et pressé, comme un souffle de vent furieux.
Theo fut le premier à le remarquer. Son regard sombre se tourna aussitôt vers le bruit.
Une fille sortit des feuillages.
Impossible de ne pas la remarquer : ses longs cheveux retombaient lourdement sur ses épaules maigres, son visage pâle était marqué de fines coupures mal cicatrisées et ses yeux… ses yeux étaient trop grands, trop profonds, aussi arrogants que les siens.
Des yeux qui semblaient renfermer le paradis et l’enfer en un seul endroit et qui jugeaient tout ce qu’ils voyaient. Des yeux qui traquaient les âmes mauvaises.
Elle fit un pas de plus, puis chancela.
Elle était à bout de forces, comme si elle avait rampé jusqu’ici.
Ses lèvres s’entrouvrirent lentement et, d’une voix presque éteinte, elle murmura :
— …Theo…
Il était déjà en mouvement avant même que son nom ait entièrement quitté ses lèvres.
Il courut vers elle, les bras tendus pour la retenir avant qu’elle ne tombe. Elle s’appuya contre lui, ses doigts glacés se refermant sur le col de sa veste comme des griffes, comme s’il était la dernière chose solide qui lui restait au monde.
Theo la prit dans ses bras sans poser de questions. Son visage demeurait dur, ses yeux noirs fixés sur l’horizon.
Elle ferma les yeux un instant et inspira profondément contre sa poitrine.
Daime siffla doucement, impressionné.
Tycho cessa de mâcher, perplexe, observant la scène.
Au loin, Dru arrêta de rire. Et pendant une seconde — une seule seconde — ses yeux verts ne surent plus s’ils devaient rire ou brûler.
Theo avançait, la fille dans les bras, lentement, comme quelqu’un qui portait un fardeau qu’il ne voulait pas déposer.
L’apparition
Daime s’étrangla avec la fumée de sa propre cigarette lorsqu’il vit cette silhouette sortir des buissons.
— Putain de merde… murmura-t-il, les yeux écarquillés, fixant la fille. …On dirait un spectre.
Tycho se recroquevilla derrière son frère, observant sans comprendre.
Theo, lui, n’hésita pas une seconde. Il la tenait déjà dans ses bras avant même que quiconque ait pu dire quoi que ce soit.
Ses yeux bleus le fixaient, immenses et impossibles à déchiffrer — aussi arrogants que les siens, mais fragiles à cet instant, comme ceux d’une enfant.
Malgré son épuisement, malgré sa maigreur et ses vêtements couverts de poussière, elle lui sourit.
Un sourire léger, presque reconnaissant, comme si elle n’avait attendu que cet instant. Comme si elle lui faisait confiance sans savoir pourquoi.
Daime se renversa dans son fauteuil, toujours incrédule.
— T’es complètement cinglé, Theo… Ce truc-là, c’est pas humain… c’est une apparition…
Theo ne répondit pas. Il la tenait fermement, sentant à quel point elle était anormalement légère, puis traversa la cour à grandes enjambées.
Le silence derrière lui était pesant.
Même Dru avait cessé de rire. Son expression s’était durcie lorsqu’elle avait vu la scène.
À l’infirmerie, l’infirmière les attendait déjà, les mains couvertes de gants chirurgicaux. Il lui fallut un instant pour évaluer la situation, puis elle désigna aussitôt le brancard.
— Déshydratée. Affamée. En hypothermie presque totale… dit-elle en ouvrant la perfusion et en appelant deux autres assistantes.
Theo resta immobile dans un coin, les bras croisés, les yeux rivés sur elle.
Il observait chacune de ses respirations, chaque faible gémissement lorsque le liquide commença à couler dans ses veines.
Ses yeux bleus s’ouvraient encore de temps à autre, à sa recherche.
Et il était là.
Toujours là.
Jusqu’à ce que les lourdes portes de la cour s’ouvrent dans un grondement.
Et qu’ils arrivent.
Des hommes vêtus de gris foncé, portant des uniformes militaires qui reflétaient l’austérité de Mère Cérès elle-même.
Le visage de chacun était couvert d’un voile noir opaque, identique au sien, sans traits, sans pitié.
Les Silencieux.
Theo les regarda entrer.
Aucun d’eux n’avait besoin de parler pour imposer sa présence.
Implacables, ils soulevèrent la fille du brancard sans la moindre cérémonie. Malgré son état, elle garda ses yeux bleus fixés sur Theo jusqu’à la dernière seconde.
Theo ne détourna pas le regard.
Puis ils l’emmenèrent.
Leurs pas cadencés résonnèrent dans le couloir avant de s’évanouir dans le train blindé, immobilisé sur le quai et prêt à l’emmener au Cérès de Cérès — là où aucun enfant ordinaire n’osait même rêver de mettre les pieds.
Et, pendant un long instant, toute la cour sembla suspendue dans le temps.
Jusqu’à ce que Daime grommelle, essayant toujours de dissimuler sa stupeur :
— Je te l’avais dit, mec… un spectre.
Theo resta simplement là, silencieux.
Mais, au fond de lui, il savait que ces yeux bleus continueraient à le hanter longtemps.
Le spectre dans la cour
Le soleil n’avait pas encore réchauffé la cour que les élèves se rangeaient déjà pour chanter l’hymne de Cérès.
Le drapeau gris foncé, orné des clés croisées, flottait dans le vent, froid et imposant.
Theo était là, comme toujours, au centre du rang, les mains dans les poches de sa veste grise, les yeux baissés.
Mais son esprit… était encore dans la nuit précédente.
Toujours prisonnier de ces immenses yeux bleus.
Des yeux qui semblaient traquer son âme sans le moindre effort.
Des yeux qui ne demandaient rien, mais prenaient tout.
Et lui… il se laissait faire.
Dru et Daime s’approchèrent après la fin de l’hymne.
Dru s’accrocha à son bras avec cet air insolent de quelqu’un qui semblait toujours tout maîtriser.
Daime se plaça de l’autre côté, mâchonnant une cigarette comme s’il s’agissait d’un chewing-gum.
— Tu vois, Dru ? lança Daime avec son sourire malicieux. Je t’avais dit que notre cher Theo était différent. Ça l’a remué, hein ?
Theo haussa un sourcil, mais garda le silence.
Daime ne lui fit aucun cadeau :
— Remué dans le bon sens, évidemment. Une apparition pareille, avec un petit bain et un peu de rouge à lèvres, on pourrait la ramener à la maison. Une apparition plutôt canon, même.
Dru lui donna une tape sur la nuque, agacée.
— Ferme-la, Daime ! Tu racontes que des conneries.
— Oh, ça va, grogna-t-il en se frottant la nuque. T’es jalouse parce que cette apparition l’a regardé comme elle ne t’a jamais regardée. C’est la vérité, Dru. Essaie même pas de le nier.
Dru laissa échapper un petit rire nerveux et resserra ses doigts autour du bras de Theo.
Theo finit par détourner les yeux du drapeau et regarda ses deux compagnons.
Un léger sourire — presque imperceptible — apparut au coin de ses lèvres.
— Ce n’est pas ça, dit-il de sa voix calme habituelle.
— Ah, bien sûr que non, répliqua Daime en riant. Tu as juste passé toute la nuit à penser à elle parce que… je sais pas… tu voulais prier pour elle.
— Et toi ? rétorqua Theo en lui lançant un regard en coin. Tu veux que je prie pour toi aussi ?
Daime éclata de rire, Dru souffla d’exaspération et Theo reporta simplement son regard sur le drapeau.
Mais, au fond, il le savait : cette apparition avait bel et bien capturé quelque chose en lui.
Et il n’avait aucune idée de la manière de s’en libérer.
Le coin secret
Au cours des semaines qui suivirent, Theo ne fut plus le même.
Il était trop discret pour l’admettre, mais cela se voyait : dans les moments où il se déconcentrait à l’entraînement, dans ses passes ratées, dans ses silences prolongés pendant les repas.
Les yeux de l’apparition.
Ils le suivaient, même lorsqu’il fermait les siens.
Et cela le rendait… nerveux.
Un après-midi, après l’entraînement, Dru l’appela dans un coin isolé de la cour, derrière les serres où les élèves ne se rendaient presque jamais.
L’endroit était tranquille, imprégné de l’odeur des plantes et loin des regards indiscrets.
C’était son refuge lorsqu’elle voulait échanger quelque chose en secret — ou lorsqu’elle avait besoin d’être simplement Dru, et non l’impitoyable commerçante.
Elle l’attendait déjà, assise sur une pile de caisses vides, sa coiffe grise de travers sur ses courts cheveux blonds.
Theo s’adossa au mur, les mains dans les poches, sans trop savoir comment commencer.
Dru le regarda pendant de longues secondes.
— Je sais, finit-elle par dire à voix basse. Je sais ce que tu ressens.
Theo haussa un sourcil.
Elle se leva lentement et vint se placer devant lui.
— Tes yeux ne t’appartiennent plus, Theo. Ils ne m’appartiennent plus non plus. Maintenant, ils… lui appartiennent. Je le vois.
Elle déglutit, sa voix tremblant malgré tous ses efforts pour garder contenance.
— Et… ce n’est pas grave. Je savais qu’un jour, ça arriverait.
Theo baissa les yeux, comme s’il pouvait ainsi dissimuler la douleur et la confusion qui lui serraient la poitrine.
Il ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit.
Dru inspira profondément, se forçant à sourire.
— Tu n’as rien à dire. Tu as toujours été transparent avec moi. Tu as toujours été toi-même.
Puis, sans demander la permission — car elle ne la demandait jamais —, Dru l’attrapa par le col de sa veste et l’embrassa.
Ce fut un baiser long, profond, douloureux.
Un baiser qui disait tout ce qu’ils savaient et tout ce qu’ils ne pouvaient pas changer.
Un baiser qui ressemblait à un adieu, mais aussi à un « à bientôt ».
Lorsqu’elle s’éloigna, ses yeux brillaient déjà de larmes qu’elle ne laisserait pas couler ici.
— Si ça tourne mal… murmura-t-elle d’une voix étranglée, je serai toujours là. Tu le sais.
Elle essuya sa bouche du revers de la main, essayant de dissimuler son tremblement.
— Même si… nos cœurs appartiennent à d’autres personnes… notre compagnie, elle, ne changera pas, Theo.
Pour la première fois de cet après-midi, Theo la regarda droit dans les yeux.
Et Dru le vit : lui aussi ressentait quelque chose.
Il ressentait tout.
Mais il n’avait pas le choix.
Elle recula d’un pas, rajusta sa coiffe et se détourna avant qu’il ne puisse voir sa première larme.
Elle partit rapidement, ne laissant derrière elle que le parfum délicat de son parfum improvisé et un vide pesant dans sa poitrine.
Même s’ils restaient amis, il ferait toujours partie d’elle.
Et cela, pour Dru… faisait déjà plus mal que cela n’aurait dû.
Fin de la première partie
Regardez la vidéo — La Fille de Cérès
Pour en savoir plus : www.maeceres.com.br
#dystopie #litteraturedystopique #sciencefiction #romandystopique #utopie #totalitarisme #liberte #survie #pouvoir #conditionhumaine #philosophie #litterature #worldbuilding #darkfiction #anticipation #dictature #pouvoirabsolu #psychologiehumaine #controlesocial #reflexionphilosophique

