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Chapitre 4 : Le Collège militaire — Partie 2

aleroz

Contenu de la publication

Le laboratoire de chimie

La salle de laboratoire bourdonnait déjà de conversations lorsque Theo entra.

Il était toujours le dernier à arriver. Jamais en retard, mais jamais en avance non plus.

C’était volontaire.

Le bruit s’interrompit un instant lorsqu’il franchit la porte, comme toujours, avant de reprendre de plus belle dans un chœur étouffé de chuchotements et de petits rires.

Il le savait déjà.

Il sentit l’odeur avant même d’apercevoir le filet argenté qui s’écoulait au-dessus de la porte.

De l’eau oxygénée.

Lorsqu’il poussa la porte, le flacon mal équilibré glissa du haut et se fracassa, déversant son contenu sur sa tête.

Theo bougea, mais pas pour esquiver. Il détourna simplement le visage par réflexe.

Le liquide coula sur ses cheveux noirs, répandant son odeur âcre dans l’air.

Pendant un instant, personne ne respira.

Puis les rires éclatèrent.

Dark, adossé à une paillasse, les bras croisés, riait comme un idiot.

Le reste de son équipe riait avec lui, frappant les tables, le montrant du doigt, lançant de petites plaisanteries à voix basse, comme des chacals flairant le sang.

Theo resta là, immobile au milieu de la salle, sa frange dégoulinant de gouttes incolores sur le col gris de sa veste.

Il ne dit rien.

Il ne se défendit pas.

Il ne prit même pas la peine de s’essuyer.

Il se contenta de rejoindre sa place, comme si rien ne s’était passé, ses semelles résonnant sur le sol froid, ignorant complètement le spectacle qui se déroulait autour de lui.

Dark essaya de le provoquer encore un peu, mais son rire s’éteignit rapidement lorsqu’il comprit que rien ne pouvait briser Theo.

À la paillasse voisine, Dru observait la scène en silence.

Ses doigts serraient son crayon si fort qu’il menaçait de se briser, mais son visage n’exprimait rien d’autre que le mépris habituel qu’elle éprouvait pour les plaisanteries de l’équipe.

Elle savait exactement pourquoi il n’avait rien fait.

Elle savait pourquoi il n’avait pas regardé Dark.

Pourquoi il n’avait pas réagi.

Pourquoi rien de tout cela ne lui importait.

Pas tant que ces maudits yeux habitaient encore son esprit.

Ces yeux arrogants et magnifiques, capables de faire perdre la tête à n’importe qui.

Et qui, lentement, arrachaient Theo au monde dans lequel tous les autres vivaient.

Dru détourna le regard, essayant de dissimuler la pointe de douleur dans sa poitrine.

Il ne lui appartenait peut-être pas, et il ne lui avait peut-être jamais appartenu complètement.

Mais le voir ainsi, perdu dans les yeux de quelqu’un qui n’était même pas là, lui faisait plus mal qu’elle ne voulait l’admettre.

Lorsque Theo s’assit sur son tabouret, la classe n’avait toujours pas retrouvé son calme.

Dark ne put se retenir. Il croisa les bras sur la paillasse, se pencha en avant et lança assez fort pour que tout le monde l’entende :

— Hé, Theo… maintenant, tu pues le putois, mon pote. — Il éclata de rire tout seul, comme si sa propre blague était un chef-d’œuvre. — Tu vas devoir coucher avec Dru pour qu’elle te file un peu de son parfum maison. Sinon, y a rien à faire.

Les rires résonnèrent de nouveau dans la salle. Dark s’appuyait sur son coude, ravi de lui-même.

Même Daime, au fond de la salle, retint son rire quelques secondes avant de prendre la parole :

— Hahaha… Putain, Dark, je dois reconnaître que celle-là était excellente. — Puis il enchaîna sur le ton grossier et vulgaire qui n’appartenait qu’à lui : — Mais ça n’empêche pas que tu sois un sacré clown de merde.

Dark se contenta de rire, satisfait d’avoir provoqué une réaction.

Theo, lui, resta exactement comme il était. Il prit une pince et un tube à essai, comme s’il était seul dans la salle.

Il leva simplement les yeux, lentement, et fixa Dark par-dessus ses lunettes. Toute la pièce sembla soudain se refroidir.

Sa voix était calme, mais suffisamment tranchante pour couper :

— Calme-toi, Dark. Ce n’est pas un jouet.

Le silence tomba comme une lame, instantanément.

Dark recula même légèrement, mal à l’aise, avant de dissimuler son embarras derrière un grognement et de faire semblant de s’intéresser à l’expérience.

Les autres élèves détournèrent les yeux.

Dru, assise à deux paillasses de là, observait la scène sans rien laisser paraître, hormis un léger mouvement au coin des lèvres, comme si cela suffisait à lui rappeler pourquoi elle l’aimait encore.

Theo reprit son travail sans prononcer un mot de plus.

De l’autre côté, Daime le regarda et siffla doucement, un petit sourire malicieux au coin des lèvres :

— C’est mon idiot au grand cœur… murmura-t-il pour lui-même.

Le grincement lourd de la porte annonça l’arrivée du professeur de chimie : blouse tachée de poudre blanche, lunettes de travers, regard impatient.

Il s’arrêta au milieu de la salle et remarqua le sol encore humide, éclaboussé d’eau oxygénée.

— Qui est le petit malin ? demanda-t-il d’une voix qui trancha les derniers rires étouffés.

Le silence dura quelques secondes.

Presque à l’unisson, les membres de l’équipe de Flagball pointèrent Theo du doigt.

Le professeur ouvrit de grands yeux.

— Évidemment que c’est toi… Ça ne pouvait être que toi, Putois, lança-t-il.

Toute la salle éclata alors d’un rire encore plus cruel.

Dark se renversa sur sa chaise, les bras croisés, savourant chaque seconde de cette humiliation.

— Allez, Putois… nettoie-moi ça avant que je glisse dessus, lança-t-il assez fort pour que tout le monde l’entende.

Theo ne réagit pas. Pas un seul muscle de son visage ne bougea.

Ses paupières semblaient lourdes. Son regard restait fixé sur ce qu’il ne voulait pas affronter : Dark.

Le professeur lui lança un chiffon et une raclette, avec impatience.

— Nettoie ça. Maintenant.

Le bruit du chiffon tombant sur le sol résonna dans la salle.

Dru resta immobile dans un coin, les doigts posés sur son propre chemisier, les yeux rivés au sol. Elle ne sourit pas, ne pleura pas, ne dit rien. Seule sa respiration courte trahissait son malaise.

Daime se mordit le bout de la langue, tordit les lèvres en un sourire moqueur et de travers, mais bouillait intérieurement.

— Allez, Putois. Montre-nous que tu sais frotter… murmura-t-il entre un rire forcé et une haine dissimulée, en regardant Dark comme s’il avait envie de lui cracher au visage.

Theo ramassa calmement le chiffon, sans regarder personne et sans dire un mot.

Il s’agenouilla et se mit à essuyer le sol lentement, comme s’il ne s’agissait que d’un entraînement de plus, d’une humiliation banale au nom de Mère Cérès.

Ses cheveux mouillés lui retombaient sur le visage, et une mèche blanche commençait déjà à se dessiner parmi les fils noirs.

Dark se pencha en avant, malveillant :

— Ça sent le putois, et maintenant, t’as les cheveux de vieux. Ça te va bien, hein ?

Theo leva les yeux une seconde. Un regard froid, mort, sans un mot.

Dark avait beau rire, il sentit un frisson lui parcourir l’échine.

Car même à genoux, en train de nettoyer le sol sale, Theo semblait toujours… dangereux.

En passant le chiffon, il sentait le poids de tous les regards posés sur lui : Dark, satisfait ; le professeur, les bras croisés ; l’équipe, qui s’amusait. Même Daime continuait de marmonner au fond de la salle.

Mais lui ne ressentait rien.

La haine qui brûlait toujours dans sa poitrine, cette colère de plomb que Mère Cérès lui avait appris à façonner, avait disparu.

Tout ce qu’il voyait, c’étaient ces maudits yeux.

Bleus comme le ciel, mais avec un enfer caché derrière.

Des yeux qui traquaient les âmes menteuses et faisaient trembler les justes.

Des yeux arrogants et fragiles, comme les siens.

Des yeux qui, l’espace d’un instant, lui avaient fait confiance.

Il passait le chiffon sans se presser, de plus en plus distrait, comme s’il nettoyait non pas le sol, mais ses propres souvenirs.

Dark lança une nouvelle plaisanterie :

— Dépêche-toi, Putois. Si tu perds des cheveux blancs sur le sol, nettoie-les aussi !

La classe éclata de rire.

Theo esquissa un léger sourire, toujours à genoux, sans regarder personne.

Ce n’était pas un sourire d’acceptation.

Ni de douleur.

C’était simplement… un sourire anesthésié.

Parce que rien de tout cela n’avait d’importance.

Rien, comparé aux yeux de cette fille.

Daime chuchota, perplexe et un peu furieux :

— Ce fils de pute est en train de devenir moine ou quoi ? Pourquoi il se marre ?

Puis il ajouta, sarcastique :

— Je parie que c’est à cause de la petite apparition sexy… Ce gamin est complètement perdu.

Dru serra les poings à côté du comptoir, détourna le regard et se mordit les lèvres pour ne pas parler.

Parce qu’elle aussi le savait.

Ces yeux bleus avaient volé la haine de Theo.

Et c’était plus dangereux que tout ce que quiconque dans cette salle pouvait imaginer.

Lorsqu’il eut enfin terminé et rendu la raclette au professeur, Theo se releva avec ce calme que personne ne comprenait.

La mèche blanche, encore humide, semblait briller sur le noir de ses cheveux.

Tout le monde continuait de rire, Dark plus fort que les autres :

— T’as vraiment une tête de putois, Theo. Tu veux que je te trouve un parfum pour camoufler ça ?

Mais Dru le regardait autrement.

Elle voyait ce que personne d’autre ne percevait.

Et c’était vrai : il n’était pas devenu laid.

Il avait du style.

Il était différent.

Sexy.

Le genre d’homme qui ne réagit pas sous le coup de l’impulsion.

Qui porte la honte des autres pour préserver la force du groupe.

Qui tolère les humiliations pour protéger la réputation du collège.

Qui ravale les insultes pour honorer Mère Cérès.

Il traversa lentement le couloir en réajustant sa veste grise sur son épaule.

La mèche blanche semblait briller dans ses cheveux noirs.

Certains cessèrent de rire. D’autres, sans comprendre pourquoi, commencèrent à le regarder avec respect.

Au fond de la salle, Dru murmura pour elle-même, avec un demi-sourire et des larmes dissimulées au coin des yeux :

— Il est beau même quand on l’humilie. Beau parce qu’il ne laisse pas l’humiliation le tuer.

Theo ouvrit la porte de la salle de classe. Il était désormais seul dans le couloir froid de marbre.

Il répéta intérieurement le vieux mantra que tous apprenaient dans la cour dès leur enfance, mais qui, en lui, n’avait jamais sonné aussi vrai :

Mère Cérès,

Qui nous éduque,

Qui nous nourrit,

Et qui nous dévore !

Sa main referma lentement la porte derrière lui.

Et, l’espace d’un instant, même Mère Cérès aurait été fière de ce putois à la mèche blanche.

Le réfectoire bouillonnait au rythme de la routine habituelle : rires contenus, conversations répétées, couverts tintant sur des assiettes impeccables. Gene mâchait nerveusement. Dru lançait des regards furtifs vers la table de Theo, qui, de son côté, gardait les yeux fixés sur son assiette, comme s’il essayait d’y noyer quelque chose de plus profond.

Soudain, la porte grinça.

Tout le monde s’arrêta, non pas sur ordre, mais par instinct.

Elle entra.

La fille aux yeux bleus.

La peau pâle, le corps sculpté comme du marbre froid. Elle avançait seule, d’un pas ferme, chaque pas constituant une sentence silencieuse. Le silence autour d’elle semblait prendre forme à son contact.

Sans hésiter, elle traversa la salle et s’assit à une table vide, placée stratégiquement face à Theo, comme pour engager un duel muet.

Son regard, acéré comme celui d’un aigle, rencontra le sien dans un instant qui sembla éternel.

Depuis son coin, Daime lança une remarque grossière, qui ne fit qu’allumer une lueur de jalousie dissimulée sur le visage de Dru, tandis que Gene déglutissait difficilement et que Tycho, distrait, savourait son café, inconscient du jeu des regards.

Son message était limpide, même sans prononcer un mot :

« Je te vois. Je suis là. Et rien n’échappe à mes yeux. »

Dans le réfectoire, la fille aux longs cheveux noirs était assise comme une statue vivante, immobile, le visage dissimulé derrière un rideau sombre de mèches.

Son regard était un piège silencieux, comme si elle mesurait chaque respiration dans la salle.

Avec sa mèche blanche qui brillait sous la lumière froide, Theo ressemblait à un animal sauvage exposé en plein champ, instinctivement sur ses gardes, se détachant au milieu de cette foule uniforme.

Elle mangeait comme si le monde autour d’elle n’existait pas — ou peut-être comme s’il n’existait que pour elle et Theo.

De temps à autre, ses yeux sombres se levaient vers lui, rendant l’air glacial, coupant. C’était comme si elle le défiait, le mettait à l’épreuve ou reconnaissait simplement en lui un égal.

Autour d’eux, les regards devenaient inquiets. Les murmures s’interrompaient. La peur était palpable, un nœud dans l’estomac de tous ceux qui la regardaient.

C’était de l’arrogance, oui — mais l’arrogance de quelqu’un qui sait qu’il se trouve hors de portée et au-delà de tout jugement.

Elle était le reflet froid et implacable de Theo : intrépide, sauvage, une ombre qui rampait à travers la salle tout en la dominant par sa seule présence.

Daime fut le premier à briser le silence, avec son sourire de travers et son venin habituel :

— Putain… elle est flippante, hein ? Mais son petit côté apparition me fait quand même un sacré effet.

Il lâcha un rire discret, puis détourna rapidement les yeux, comme s’il craignait que la fille ne l’ait entendu.

Remarquant la raideur de Theo, Gene se pencha légèrement vers lui et lui parla d’un ton doux et rassurant :

— Détends-toi, Theo. Tout va bien. Elle est juste… je sais pas… en train de marquer son territoire. Tu sais gérer ce genre de trucs.

C’était sa façon de lui dire : « Ne perds pas la tête. C’est toi, le chef, ici. »

Tycho ne leva même pas les yeux de son assiette. Il mâchait tranquillement, comme si rien de particulier ne se passait. Il marmonna simplement pour lui-même :

— Putain… ce mélange est vraiment excellent aujourd’hui.

Puis il enfourna une nouvelle cuillerée dans sa bouche.

Dru, quant à elle, appuya son coude sur la table et, sans quitter la fille des yeux, fit remarquer dans un murmure léger, presque admiratif :

— J’adore ses cheveux… et ses yeux. Il y a quelque chose dedans… qui nous retient, tu ne trouves pas ?

Elle sourit du coin des lèvres, mais une pointe de douleur se dissimulait derrière ce sourire.

Elle savait, comme elle l’avait toujours su, que Theo ne jouait plus seulement selon ses règles à elle.

Plus tard, dans le gymnase, le bruit sec des pieds frappant le parquet ciré résonnait entre les hautes colonnes.

L’espace était animé par les voix, les ballons qui rebondissaient et les sifflets des entraîneurs. Mais pour Ana, tout cela disparut lorsqu’elle aperçut au loin une silhouette familière.

Elle était là.

La nouvelle.

En uniforme impeccable, les longs cheveux noirs tombant comme un voile sur son visage pâle, la fille gravissait lentement les marches de la plateforme de plongeon, comme si l’endroit lui appartenait déjà.

Ana serra le bord du banc si fort que ses doigts en devinrent blancs.

Elle le sentait jusque dans sa colonne vertébrale : cette présence constituait un défi direct, sans un mot, comme une sentence.

Ses yeux… ces yeux du démon…

Elle se tourna sur le côté, cherchant son entraîneur, puis lança d’un ton bref et amer, ponctué d’un rire :

— Professeur… comment s’appelle cette fille bizarre ? Celle-là… avec les yeux de l’enfer ?

Le professeur, un homme aux cheveux gris qui lisait une planchette sans lever la tête, répondit sèchement, comme s’il n’avait même pas besoin de réfléchir :

— Cérès.

Ana se figea un instant.

Le mot résonna dans sa poitrine comme un coup de poing.

Comme une prophétie.

Cérès.

Un nom qui n’aurait pas dû être prononcé avec autant de naturel et qui pourtant… se trouvait là, parmi eux, comme s’il s’agissait simplement d’une élève de plus.

Ana se mordit la lèvre, les yeux verts étincelants de rage et de fascination, tandis qu’elle regardait la nouvelle s’avancer jusqu’au bord de la plateforme, déjà prête à plonger.

Et, pour la première fois depuis longtemps, elle eut peur de perdre sa place au sommet.

Son nom était beaucoup trop lourd.

Lourd comme du plomb fondu, comme les murs froids et sans fenêtres de cette ville de béton.

Cérès.

C’était comme prononcer à voix haute le nom de la Mère elle-même, une audace qui brûlait la langue.

Lourd comme son regard, ce regard qui traquait les âmes sans jamais ciller.

Cérès était sinistre.

Et magnifique.

Magnifique comme une statue de marbre sculptée pour inspirer la peur avant l’admiration.

La menace parfaite — un rappel vivant que la Mère ne choisissait pas les faibles pour les placer au premier rang.

Lorsque le professeur murmura qu’« elle est parfaite », personne n’osa le contredire.

Mais Ana sentit ses entrailles se tordre et brûler. Une haine brute lui remonta dans la gorge comme du poison.

À cet instant même, sans avoir échangé un seul mot avec elle, Ana la détestait.

Elle la détestait de toutes ses entrailles, avec la conviction farouche de celle qui avait toujours été une meneuse et qui voyait désormais sa propre couronne briller sur la tête d’une autre.

La vérité était évidente pour tous ceux qui connaissaient la Mère :

Elle n’offrait pas de cadeaux.

Elle n’épargnait personne.

Elle semait la discorde dans le cœur des jeunes, les laissait se battre, mordre, griffer, se détruire les uns les autres, puis observait la scène, froide et distante, pour voir qui resterait debout à la fin.

Ceux-là devenaient les généraux.

Même si ce collège n’était qu’un établissement parmi les milliers disséminés dans l’Empire, celui-ci était particulier.

C’était le collège dont on attendait toujours de grandes choses.

Il ne formait pas toujours les meilleurs.

Mais il ne décevait jamais.

Et, dans cette cour, dans cette piscine, dans ce gymnase, il n’y avait de place que pour un seul nom au sommet.

Désormais, ce nom résonnait contre les murs comme un présage :

Cérès.

Gene et Theo se retrouvèrent dans la cour arrière après l’entraînement, chacun tenant une petite bouteille d’eau couverte de condensation.

La conversation finit inévitablement par porter sur elle — la nouvelle.

Gene, bien sûr, aborda le sujet le premier.

— Alors… dit-il en s’adossant au mur et en donnant un coup de pied dans quelques cailloux, cette fille… Cérès. Elle est flippante, hein ?

Theo ne répondit pas tout de suite. Il but simplement une gorgée, les yeux noirs fixés sur un point lointain, comme s’il essayait encore d’échapper à ce regard bleu qui le poursuivait depuis la veille.

— Flippante, murmura-t-il sans émotion.

Gene esquissa un sourire en coin, mal à l’aise devant le silence qui suivit. Pour alléger l’atmosphère, il se souvint d’autre chose.

— Hé… tu sais ce que j’ai réussi à dénicher ?

— Hm ? Theo haussa un sourcil.

— Trois nouvelles cassettes. Toutes neuves. Du gros rock. — Gene regarda autour de lui, comme s’il craignait la présence de microphones invisibles. — Je cache tout ça dans la doublure du placard du dortoir. Ça m’en fait… quinze, mec. Quinze cassettes.

— C’est interdit, lui rappela Theo, presque comme un avertissement, bien qu’un léger sourire apparût sur son visage.

— Tout est interdit, ici. Même respirer trop fort, c’est interdit. Mais il faut bien que quelqu’un garde la musique en vie.

— C’est vrai. — Theo s’adossa au mur à côté de lui, regardant le ciel blanc et étouffant de Cérès. — Si on t’attrape, ne dis simplement pas que c’est moi qui t’ai encouragé.

— T’inquiète.

Gene rit nerveusement, mais son expression légère disparut bientôt. Il se mordit la lèvre inférieure.

— Theo… je m’inquiète aussi pour Kat.

Theo tourna les yeux vers lui.

— Elle ne me parle plus. Elle ne me répond plus. Elle est… je sais pas… différente.

Theo mit du temps à répondre. Finalement, il murmura :

— Si elle couche avec quelqu’un en ce moment… elle ferait mieux de faire attention. Il y a beaucoup d’adolescentes enceintes dans ce dortoir. Et personne ne viendra jouer les anges gardiens pour qui que ce soit, ici.

Gene laissa échapper un petit rire nerveux, mais ses yeux restèrent baissés.

— Je sais…

Theo n’ajouta rien. Il resta là en silence avec lui, laissant le poids du monde reposer un instant sur leurs deux épaules.

La musique interdite ne résonnait plus que dans la mémoire de Gene, comme une consolation qu’il ne pouvait partager avec personne d’autre que son ami.

C’était le milieu de la nuit à Cérès.

Dans le dortoir des garçons, on n’entendait que la respiration lourde des autres pensionnaires.

Gene donna un petit coup de coude à Theo, presque sans bruit, et murmura d’une voix rauque :

— Viens.

Theo ouvrit un œil et, avec un soupir résigné, suivit son ami dans le couloir jusqu’à un petit local de maintenance situé derrière la buanderie.

Le sol était glacé. L’ampoule faiblarde. L’air sentait le moisi.

Gene referma lentement la porte et sortit de sa poche un vieux Walkman muni d’un casque à deux écouteurs en Y.

— Prêt à enfreindre encore une loi ? murmura Gene avec son sourire complice.

Theo croisa les bras.

— Je suis prêt à te voir te faire expulser pour ta stupidité.

Gene se contenta de rire, alluma l’appareil et lui tendit l’un des écouteurs.

Theo hésita… puis le prit.

La cassette se mit à tourner. Une guitare saturée, une batterie féroce et une voix traînante, rebelle, envahirent leurs oreilles.

Gene ferma les yeux, se laissant emporter. Theo resta debout, aussi sérieux que d’habitude, mais ne rendit pas l’écouteur.

Lorsque la musique s’arrêta, Gene arborait toujours ce sourire mélancolique.

— Tu sais ce que je ressens quand j’écoute ça ? demanda-t-il en fixant le sol.

Theo ne répondit pas.

— Le manque. Kat me manque.

Theo haussa un sourcil.

— Comment ça ?

Gene se mordit la lèvre, frustré. Sa voix se brisa légèrement.

— Je l’aime vraiment beaucoup, Theo. Je n’arrive pas à arrêter de penser à elle. Elle m’ignore, mais moi… moi, je n’y arrive pas.

Theo retira l’écouteur de son oreille et le regarda sérieusement. Ses yeux noirs semblaient à la fois le réprimander et le comprendre.

— Tu parles comme si c’était une maladie.

— C’est peut-être le cas. — Gene rit maladroitement. Puis il releva les yeux et lança : — Comme toi avec Cérès.

Theo le fixa d’un regard glacial.

Gene ne recula pas.

— N’essaie pas de me mentir, Theo. Je vois comment tu la regardes. Comme moi, je regarde Kat. Comme si c’était la fin du monde.

Theo inspira profondément. Il remit l’écouteur, lança un autre morceau et répondit d’une voix basse :

— Tu ne comprends rien.

— Si, je comprends. — Gene sourit tristement. — Parce que ça fait aussi mal.

Ils restèrent là tous les deux, partageant le son interdit, la douleur interdite, tout ce qui était interdit à Cérès.

Parce qu’au fond, ils le savaient : personne, dans cet endroit, ne comprendrait ce qui brûlait en eux.

Lorsque la dernière chanson de la cassette prit fin, Theo resta encore quelques secondes les yeux fermés, respirant les dernières vibrations du son qui s’éteignait dans l’écouteur.

Puis il retira l’appareil de son oreille et le rendit à Gene en lui lançant un regard sombre.

— Tu es un idiot, dit-il à voix basse.

Gene rit pour détendre l’atmosphère.

— Un idiot parce que j’aime Kat ou parce que j’aime la musique ?

Theo s’adossa au mur, les bras croisés, les yeux fixés sur un point au-delà du béton.

— Un idiot parce que tu caches des cassettes.

Gene cessa de sourire.

— Ah… ça… essaya-t-il de dire, mais sa voix s’éteignit.

Theo inspira profondément, d’un souffle lourd, comme quelqu’un qui pèse soigneusement ses mots.

— La musique n’est pas une trahison. Mais elle ne vaut pas non plus la peine de passer deux semaines en détention.

Gene déglutit difficilement.

Theo poursuivit d’une voix basse et sèche, presque un murmure conspirateur :

— La première semaine, tu dors sur le sol froid et tu manges de la pâtée. Ils te fourrent une pilule dans la gorge jusqu’à ce que tu ouvres ton âme, juste pour que l’agonie s’arrête. Des questions, encore et encore. Des gens en gris qui rôdent autour de toi.

Gene était devenu livide. Il n’arrivait pas à regarder Theo.

— La deuxième semaine, continua Theo, impassible, ils te donnent une chambre avec un lit moelleux, de la bonne nourriture… Des projecteurs te montrent qui tu es censé devenir. Des thérapeutes souriants te corrigent jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’enveloppe.

Gene tenait le Walkman entre ses mains tremblantes.

— Mais… on revient toujours, non ? demanda-t-il d’une petite voix.

Theo le regarda enfin. Ses yeux noirs ressemblaient à des puits sans fond.

— Pas tout le monde. Certains reviennent. D’autres… perdent leur nom. Ils deviennent des numéros. On brûle leurs dossiers sur la place D, avec leurs souvenirs.

Un silence glacial envahit le petit local.

Gene ferma les yeux et murmura le mantra d’une voix étranglée :

— Mère Cérès, qui nous nourrit, qui nous éduque… qui nous dévore.

Theo répéta à voix basse, comme s’il prononçait à la fois un serment et une malédiction :

— …qui nous dévore.

Ils rangèrent le Walkman et retournèrent en silence au dortoir.

Mais cette nuit-là, Theo ne parvint pas à dormir. Le souvenir du sourire de Gene et celui de ces yeux bleus arrogants brûlaient au fond de son esprit.

Le lendemain, le réfectoire était plus silencieux que jamais.

Un silence pesant, chargé de regards en biais et d’une peur que personne n’osait exprimer.

Sur le mur carrelé, juste au-dessus des tables centrales, une inscription noire et irrégulière hurlait à la face de tous :

MÈRE CÉRÈS, ESPÈCE DE PUTAIN, PROSTITUÉE IMMONDE !

Les lettres tordues semblaient avoir été crachées par la rage. À certains endroits, la peinture dégoulinait encore, comme si elle venait d’être appliquée.

Lorsque Theo entra, il sentit la tension dans l’air comme une odeur âcre.

Tout le monde regardait l’inscription avec haine, chuchotant entre eux. Un murmure se répétait comme un mantra inversé :

— Blasphème…

— Traître…

— Ça ne peut pas rester impuni…

— Il mérite de mourir.

Gene était déjà assis dans un coin, livide, les yeux fixés au sol.

Tycho mâchait lentement, sans vraiment comprendre ce qui se passait, même si lui aussi commençait à sentir que quelque chose n’allait vraiment pas.

Daime, quant à lui, ressemblait à une bête féroce, les poings serrés sur la table.

— Quel fils de pute, il a du cran… faire ça ici… Il va payer.

Ses dents serrées trahissaient autre chose que de la haine : il avait peur, lui aussi.

Dark, au contraire, semblait presque s’amuser de la situation. Ses yeux brillaient de malice.

— Ouais… enfin quelqu’un qui a eu les couilles de dire ce qu’il pensait… murmura-t-il.

Mais il se tut lorsque Dru lui lança un regard tranchant.

Assise à côté de Theo, Dru avait le visage sérieux et froid. Pourtant, il percevait la jalousie et l’indignation mêlées dans sa respiration lourde.

— Lâche… même pas capable de montrer sa gueule… murmura-t-elle, davantage pour elle-même.

Theo resta debout un moment, contemplant ces énormes mots sur le carrelage blanc.

Il ne ressentait ni colère ni peur. Il éprouvait quelque chose qu’il ne savait pas nommer.

Un froid dans l’estomac, comme si ces lettres noires brûlaient la surface de tout ce qu’il avait toujours considéré comme juste.

Et, de l’autre côté du réfectoire, assise seule comme toujours, elle était là.

Cérès.

Ses longs cheveux retombaient sur son visage pâle. Elle se tenait droite, les yeux bleus fixés sur l’inscription.

Elle ne semblait ni effrayée, ni surprise, ni indignée.

Simplement… arrogante.

Comme si elle avait déjà su que cela arriverait.

Et, pendant un instant, Theo fut certain — sans avoir la moindre preuve — qu’elle savait qui avait fait ça.

Et plus encore…

Qu’elle approuvait.

Cérès ne réagit pas.

Assise seule à sa table, droite comme une statue de marbre, elle ne semblait même pas remarquer le scandale qui l’entourait.

Tandis que tous les élèves du réfectoire murmuraient, insultaient l’auteur du blasphème et se remplissaient de haine, elle conservait la même expression froide. Ses yeux bleus restaient fixés sur l’inscription, comme s’il ne s’agissait que d’un mur ordinaire.

Mais à l’intérieur d’elle… à l’intérieur, une haine silencieuse brûlait.

« Qui ?… » pensait-elle.

« Qui est le misérable ? Qui a osé insulter la Mère ? »

En elle, sa poitrine bouillonnait comme de l’eau dans un chaudron.

À l’extérieur, elle restait impassible, arborant cette expression arrogante si familière, reflet inversé de celle de Theo.

Mais, dans son esprit, une certitude résonnait comme un marteau :

« Celui qui a fait ça mérite de mourir. Traître. Blasphémateur. Sale chien. La Mère nous nourrit, nous protège, nous corrige… Comment quelqu’un ose-t-il lui cracher dessus ? »

Les médicaments pesaient encore sur son corps. Ils la maintenaient docile, froide, incapable de grandes réactions, exactement comme on le souhaitait.

Mais aucun médicament au monde ne pourrait effacer ce qu’elle ressentait pour Mère Cérès :

L’amour.

La peur.

La haine envers ceux qui refusent d’obéir.

Elle aussi était une fille de la Mère.

Elle aussi avait été endoctrinée dès l’enfance pour croire que Mère Cérès était tout, et que la pire des morts était celle qui frappait ceux qui perdaient leur nom et leur histoire.

Elle aussi avait honte du traître.

« Il va payer… Qui que ce soit, il va payer… »

De l’autre côté de la salle, Theo l’observait de loin.

Et, même s’il n’arrivait pas à la déchiffrer, il crut apercevoir, pendant un instant, un éclair dans ses yeux.

Un éclair de haine semblable à celui de tous les autres.

Ou peut-être encore plus profond.

Ce ne fut qu’à cet instant que Theo comprit :

Cérès n’était pas seulement un mystère.

Cérès était l’une des leurs.

Cérès appartenait, elle aussi, à la Mère.

Et peut-être qu’au fond, elle était encore pire qu’eux tous réunis.

Dans la cour, il n’y avait déjà plus aucune inscription.

Les employés du collège, vêtus de blouses grises et affichant des visages vides, avaient effacé les graffitis à l’aide de gros pinceaux et d’un solvant dont l’odeur âcre brûlait les narines.

Chaque passage effaçait un nouveau trait de l’hérésie, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien, hormis une tache humide sur le mur blanc.

Tous les élèves furent conduits dans leurs salles de classe, comme si rien ne s’était passé.

Mais à Cérès, rien n’était jamais rien.

La tension était palpable dans l’air.

Même derrière les rangées de pupitres, avec leurs uniformes impeccablement repassés et la tête baissée, les regards parcouraient nerveusement les fenêtres, les portes et le couloir.

Le bruit métallique des pas résonna avant qu’ils n’entrent.

Fin de la partie 2.

Regardez la vidéo Theo — Le Fils de Plomb :

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Thoughts

  • rapport_de_force_lille

    La Mère qui sème la discorde et regarde qui reste debout, c'est la vieille méthode de tous les pouvoirs : tant que les élèves se battent pour la place au sommet, personne ne lève les yeux plus haut. Même Dark, qui applaudit l'inscription, se tait dès que Dru le fixe. La surveillance, ici, ce sont les camarades qui la font gratis.

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